Qui se cache derrière Kornog et Glann Ar Mor ? Découvrez les whiskies bretons de la Celtic Whisky Distillerie
Monstre sacré du whisky breton et pionniers dans l'art d'utiliser les fûts de vin et notamment de Sauternes, la distillerie est aujourd'hui reconnue comme une référence fiable et abordable, surtout au vu de la qualité exceptionnelle.
Whisky breton, mais avant tout "small batch"
Sur les côtes Nord de la Bretagne, au bout de la presqu'île de Pleubian, "s'étend" sur quelques centaines de mètres le Sillon de Talbert. Caché un peu plus loin, à un coup d'oeil de la somptueuse île-de-Bréhat, se dresse au bord de la route un vieux corps de ferme admirablement bien entretenu... Son locataire ? Cédric Paviot, le maître de chai mis en place en 2025 par l'actuel propriétaire de la Celtic Whisky Distillerie, Maison Villevert.
Charentais d'origine, il a passé cinq années en Martinique où il officiait pour le rhum A 1710. A Pleubian, il remplace Aël Guégan, qui avait connu la passation entre les époux Donnay et Maison Villevert en 2020.
Avec une production de quelques dizaines de milliers bouteilles par an, la Celtic Whisky Distillerie s'est humblement hissée, en l'espace de presque trois décennies, tout en haut du panorama du whisky breton., du whisky français, et même européen...

Cette distillerie artisanale produit depuis 2008 deux gammes distinctes : Glann Ar Mor ("bord de mer" en breton) et Kornog ("vent d'ouest"), chacune incarnant une approche différente de la distillation bretonne.
Jusqu'à aujourd'hui, la Celtic Whisky Distillerie demeurait donc résolument dans le segment de la micro-distillation. Cette échelle de production, loin d'être un handicap, a constitué un atout pour la maîtrise qualitative et l'expérimentation contrôlée qui caractérisent la maison.
Déterminée à en faire profiter le plus grand nombre et s'implanter sur le marché de l'export, la petite maison de Pleubian s'apprête à quadrupler sa capacité de production.
L'épopée d'une reconversion : Quand un publicitaire devient maître distillateur
"Tout plaquer pour élever des chèvres dans le Larzac". C'est l'histoire caricaturée de la Celtic Whisky Distillerie et du pari audacieux de ses fondateurs : Martine et Jean Donnay, un couple décidé à changer radicalement de vie donc. Jean Donnay, ancien publicitaire, ne s'improvise pas distillateur du jour au lendemain. Sa stratégie révèle une bonne préparation : construire d'abord la crédibilité avant d'investir dans l'outil de production.
En 1997, il fonde la Celtic Whisky Compagnie et s'installe comme négociant en Bretagne, une région qu'il juge idéale pour le vieillissement du whisky grâce à son climat océanique. Il s'adonne à la double maturation, et au "finish", une pratique que seuls Balvenie et Glenmorangie proposaient à l'époque. Jean Donnay flaire l'opportunité et se positionne comme pionnier français de cette technique, important des whiskies écossais qu'il fait vieillir en Bretagne.

Le coup de maître intervient deux ans et demi après la création de la compagnie, avec le lancement du premier whisky affiné en fût de Sauternes. Cette innovation, aujourd'hui reprise par de nombreuses distilleries, forge la réputation naissante des Donnay. Mais Jean l'avoue lui-même :
Bien que secrète, l'idée de créer ma propre distillerie existait déjà. La Celtic Whisky Compagnie nous a permis de gagner en crédibilité tout en construisant un réseau de distribution adéquat et constituant une réserve financière suffisante.
De l'essai au chef-d'oeuvre : La naissance méritée d'une distillerie
L'aventure de la distillation commence dans des conditions rocambolesques. Le 31 décembre 1999, alors que les installations ne sont pas encore achevées, Jean Donnay lance sa première distillation expérimentale. Cette eau-de-vie donnera naissance au Taol Esa (littéralement "l'essai" en breton), un fût unique commercialisé en 2004 dont les 320 bouteilles seront toutes prévendues à des connaisseurs du monde entier.
Mais entre cette première tentative et la distillerie opérationnelle, près de dix années de travail acharné seront nécessaires. Le couple transforme une ancienne ferme datant de 1668, située sur la presqu'île de Pleubian, et chaque détail est pensé, depuis la forme des alambics jusqu'à la source d'eau utilisée.

Le 12 juin 2005, la première distillation avec les nouveaux alambics marque le véritable démarrage de Glann Ar Mor (le premier nom de la distillerie). Trois ans plus tard, fin 2008, les premières bouteilles sont commercialisées. L'accueil est enthousiaste. Les experts encensent immédiatement ce whisky 100% "made in Pleubian".
L'évolution de la gamme : Glann Ar Mor accueille Kornog
La gamme s'étoffe progressivement selon une logique bien pensée. En novembre 2009, Kornog fait son apparition : le premier single malt tourbé de la maison, élaboré avec de l'orge maltée à environ 30-35 ppm. Ce lancement répond à une demande des amateurs de profils plus robustes, dans l'esprit des whiskies d'Islay.

Les Donnay ne se contentent pas de reproduire des recettes éprouvées. Ils décident de remettre au goût du jour la Maris Otter Barley, une ancienne variété d'orge disparue du monde du whisky à la fin des années 1980. Cette orge, bien que moins rentable, apporte une différence organoleptique notable qui devient la signature de Glann Ar Mor.
Passés maîtres dans l'art des finitions, les Donnay expérimentent une palette impressionnante de fûts : au-delà du Bourbon et du Sauternes, on trouve des essais en fûts de Banyuls, Rivesaltes, Vin de Paille, Coteaux du Layon et Monbazillac.
L'année 2016 marque l'apogée de cette quête d'excellence. Le Kornog Taouarc'h Chwec'hved 14 est sacré "Meilleur single cask européen de l'année" par Jim Murray dans sa célèbre Whisky Bible. Pour une micro-distillerie bretonne, concourir aux côtés des géants écossais et remporter un tel titre (aussi discuté soit-il) constitue une victoire éclatante. Cette consécration internationale prouve que la Bretagne n'a rien à envier aux terroirs historiques du whisky.
2015-2020 : La crise, la résilience et le nouveau chapitre
Mais derrière cette réussite se cachent des tensions. En 2015, Jean Donnay s'oppose au cahier des charges de l'Indication Géographique Protégée "Whisky de Bretagne", qu'il juge trop pénalisante et favorisant un produit standardisé correspondant à un modèle économique de type industriel. Pour cet artisan refusant la filtration à froid, la coloration et tout compromis qualitatif, cette IGP représente une trahison de ses principes.
Après une suite de polémiques, le couple annonce la fermeture de Glann Ar Mor, avec l'idée d'investir sur Islay en Écosse. Le projet écossais n'aboutira pas, mais la distillerie survit dans une sorte de purgatoire, les Donnay approchant de la retraite sans successeur évident...

Le salut arrive en juin 2020 sous les traits de Jean-Sébastien Robicquet, qui acquiert via Maison Villevert la Celtic Whisky Compagnie. À l'époque, la structure emploie cinq salariés et réalise un peu moins d'un million d'euros de chiffre d'affaires en vendant près de 20 000 bouteilles par an.
Jean Donnay accepte d'accompagner la transition pendant plus d'un an, transmettant son savoir-faire accumulé en deux décennies. Le passage de témoin se fait dans le respect de l'ADN de la maison, mais avec une ambition renouvelée.
Sous l'impulsion de Maison Villevert et de son nouveau maître de chai Aël Guégan, la distillerie entre dans une nouvelle ère. Les changements sont spectaculaires : la production passe de 75 à 180 hectolitres d'alcool pur par an, sans pour autant dénaturer les méthodes artisanales qui font la renommée des lieux.

Un virage symbolique s'opère également : la distillerie rejoint finalement l'IGP Whisky de Bretagne qu'elle avait farouchement combattue. Cette adhésion marque une forme de réconciliation avec l'écosystème du whisky breton.
En 2024, Maison Villevert lance Gwalarn, le premier "Celtic Blend" premium, assemblage de single malts français, écossais et allemand.
En 2025, elle ouvre une boutique à Paimpol pour mettre en avant la totalité de sa gamme.
Glann Ar Mor : L'expression maritime de l'orge non tourbée
La gamme Glann Ar Mor incarne la finesse et l'élégance. Distillée à partir d'orge maltée non tourbée, elle permet d'exprimer la quintessence du terroir breton sans le filtre aromatique de la tourbe.
Le processus de fabrication relève d'un artisanat méticuleux. La fermentation s'effectue dans des cuves en pin d'Oregon qui conservent une flore de levures indigènes, enrichissant le profil aromatique. La distillerie utilise deux alambics en cuivre de type pot still en forme d'oignon (1300 et 900 litres), chauffés à flamme nue. Une méthode traditionnelle écossaise presque disparue qui favorise une eau-de-vie très aromatique et qualitative.
L'eau provient d'une source locale, filtrée naturellement par le sous-sol granitique breton, conférant au spiritueux une minéralité caractéristique. Le processus de fermentation s'étend sur environ 72 heures, une durée volontairement prolongée qui favorise le développement de notes fruitées et d'esters complexes.
Profil aromatique et maturation
Les expressions Glann Ar Mor révèlent généralement un profil axé sur les fruits à chair blanche, les agrumes et une salinité discrète. Au nez, on retrouve des notes salines et iodées qui ne laissent aucun doute sur les origines maritimes, avec un fond élégant évoquant le miel et le toffee. En bouche, cette note iodée se révèle en se mêlant à un renforcement du fruit avec des notes d'abricot et d'épices douces.
Cette influence océanique, débattue au sein de la communauté des connaisseurs, semble effectivement perceptible. La part des anges atteint 4% en Bretagne contre 2,5% en Écosse, favorisant une rondeur inégalée grâce à la douceur du climat.
Le vieillissement s'effectue principalement dans des fûts de bourbon de premier remplissage et des fûts de vin, avec une prédilection pour les contenants ayant précédemment contenu du Sauternes ou du Cognac. Pour Jean Donnay :
Rien ne vaut un bon fût de Bourbon. Ce type de fût apporte ce qu'il faut à l'eau de vie sans la transformer. Je fais souvent le parallèle avec la photo. Les fûts exotiques sont pareils à un filtre : ils réchauffent la couleur mais perdent en nuance et subtilité, là où le fût de Bourbon accentue les contrastes sans toucher à la couleur.
L'embouteillage se fait sans filtration à froid ni ajout de colorant, préservant texture et authenticité, à 46% d'alcool pour l'expression classique.
Kornog : La puissance tourbée rencontre la douceur maritime
La gamme Kornog représente le pendant tourbé de la production. Contrairement à Glann Ar Mor, elle utilise de l'orge maltée tourbée à environ 35-50 ppm, un niveau modéré à fort selon les références écossaises.
Cette tourbe provient principalement d'Écosse, la Bretagne ne disposant pas de tourbières exploitables pour la production de malt. Ce choix, bien que pragmatique, suscite des questions légitimes sur l'authenticité terroir du produit final, un débat qui traverse d'ailleurs l'ensemble de l'industrie du whisky français, l'extraction et l'importation de la tourbe étant interdites en France depuis 2022.
Profil gustatif
Kornog développe un profil plus robuste que son homologue non tourbé. La dimension tourbée se manifeste en bouche par un côté fumé qui se mêle harmonieusement et avec équilibre aux fruits et aux épices douces issues d'un élevage patient. La finale douce et longue s'avère être exceptionnellement fruitée pour un whisky distillé à partir de malt tourbé.
On retrouve des notes fumées maritimes, iodées, accompagnées de nuances poivrées et d'une douceur maltée en arrière-plan. Les expressions Kornog tendent vers une complexité immédiate, là où Glann Ar Mor privilégie la finesse et la subtilité...











